
Bienvenue en Ouzbékistan!
Samarkand, Boukhara, Khiva – villes mythiques enfilées comme des perles sur la Route de la Soie au centre de l’Asie. Traversées autrefois par les caravanes qui permettaient les échanges de produits rares et recherchés tant en Europe qu’en Orient, elles sont aujourd’hui une destination recherchée par des touristes en quête d’exotisme.
Organisation et itinéraire
Notre voyage de deux semaines suivait un programme proposé par l’agence Nomade Aventure (Paris), adapté aux souhaits individuels de notre groupe composé de quatre amis : Romain et Marie-Josée, Nicole et moi. En deux semaines nous avons sillonné à bord d’un minibus avec chauffeur (le guide l’a appelé « Schumi » - nous n’avons jamais su son vrai nom), et sous la conduite de Davron, un guide ouzbek francophone, le pays d’Ouest en Est. A côté des villes incontournables citées plus haut qui font partie des programmes classiques, nous avons eu la chance de faire des incursions dans l’intérieur du pays. Ainsi nous sommes partis du Khorezm, province dont la capitale historique est Khiva, en traversant le désert et la steppe au Nord du fleuve Amou Daria pour faire halte chez les Kazakhs près de Balakarak où nous avons dormi sous la yourte. Nous avons poursuivi notre route à travers la montagne vers le lac Ayderkul, puis atteint Nourata, ancienne garnison d’Alexandre le Grand et ville sainte des musulmans avant de rejoindre Boukhara. Une autre incursion dans une zone peu fréquentée par les touristes nous a permis de découvrir une splendide région de montagnes entre Chakhrisabz et Samarkand.

Pouvions nous prétendre avoir vu « tout » de l’Ouzbékistan ? Bien sûr que non. Le pays est immense, sa superficie est égale à celle de l’Irak. Pour avoir une image plus complète du pays, il nous a manqué de visiter la Mer d’Aral (ou ce qu’il en reste aujourd’hui), le grand Sud (Termez, ville frontière avec l’Afghanistan) ainsi que la fertile vallée de Ferghana à l’extrême Est du pays. Par ailleurs, nous n’avons fait que transiter par Tachkent, la capitale, avant de nous embarquer pour le vol retour.
Impressions générales

Ce voyage nous a, je crois pouvoir le dire, ouvert les yeux sur une partie clé du monde : l’Asie Centrale dont l’Ouzbékistan est sans aucun doute l’état le plus important, tant par sa population que par son rayonnement. D’abord il y a sa géographie. Le pays en grande partie désertique bénéficie d’un apport considérable en eaux vives en provenance des glaciers du toit du monde, le Pamir, d’où la richesse du pays, l’eau procurant fertilité et vie. Les énormes champs de coton et autres plantations en témoignent. De sa situation géographique entre l’Empire du Milieu, la Russie et le Proche Orient découle l’importance exceptionnelle de cette région au point de vue de son histoire et de sa culture. Il s’agit d’un véritable creuset des peuples dont chacun a laissé ses marques. Cela se vérifie autant dans l’artisanat, l’architecture, la musique, la cuisine. Jusqu’au début du XXe siècle, la région vivait dans des structures ancestrales, moyenâgeuses. Avec la révolution russe et l’intégration des anciens khanats sous forme de républiques dans l’Union soviétique la région fut littéralement catapultée dans les temps modernes. Il s’en est suivi la laïcisation de la société, l’industrialisation du pays, le changement des structures économiques avec les excès que l’on sait. Mais le fait est que l’Ouzbékistan d’aujourd’hui est un état moderne, caractérisé par un islam modéré qui tranche avec le fanatisme de son voisin afghan. Les femmes montrent leur visage non voilé, les mosquées sont autant d’attractions touristiques qu’ils attirent les fidèles, la voix du muezzin se fait plus discrète que dans les pays arabes. La tolérance semble être courante en matière religieuse – nous avons visité la synagogue de Boukhara, un lieu très bien entretenu pour la petite communauté juive qui y vit encore, et nous nous sommes aussi rendus à l’église orthodoxe russe de Tachkent qui est largement ouverte au monde.
Une des premières choses qui nous a frappés à notre arrivée : la propreté partout ! Est-ce un signe que l’influence asiatique ou russe est plus forte que le laisser-aller de beaucoup de pays du Proche Orient et du Maghreb ? Et pour finir, ce qui nous a touchés tous les jours, ce fut la gentillesse de la population, son accueil souriant, l’hospitalité exprimée spontanément (« venez prendre le tchai »), une cordialité désintéressée - autant de leçons pour nous européens saturés de « civilisation ».
Sur ces préliminaires, voici en résumé le récit de notre périple.
Khiva et le Kohrezm
Avis aux amateurs : Urgench à 30 km de Khiva, est une escale desservie par Uzbekistan Airlines sur le vol Paris-Tachkent. Pour un voyage « classique », en commençant le périple ici et en prenant le vol retour depuis Tachkent, on peut faire l’économie d’un vol intérieur de 1000 km et gagner un temps précieux. Khiva est la patrie du grand mathématicien Al Khorezm, 9e siècle de notre ère, inventeur de l’algorithme et du chiffre zéro. La ville fut un ancien marché d’esclaves. Aujourd’hui elle fait partie du Patrimoine mondial de l’Unesco et a gardé peut être le mieux l’homogénéité des villes caravanières d’autrefois. Itchan Kala, la vielle ville entourée d’une enceinte complète, renferme l’ancienne résidence du Khan Abdoullah qui y régnait d’une main de fer jusqu’à l’arrivée des Bolcheviks en 1921, ainsi qu’un ensemble impressionnant de mosquées et écoles coraniques (médersas). Les murs d’enceinte et des maisons de la ville sont construits avec des briques séchées et du pisé, les murs en briques des grands monuments sont en plus largement couverts de faïences monochromes à dominantes bleues vertes ou de faïences peintes à la main. Ce sont les portails des mosquées et les iwans qui comportent les décorations artistiques les plus riches d’une variété étonnante. Autre élément d’architecture original : les colonnes de bois richement sculptés soutenant les espaces couverts devant les mosquées ou à l’intérieur des palais (harems, salles du trône). Beaucoup de monuments abritent aujourd’hui des boutiques dans lesquelles on vend les nombreux produits d’un artisanat de qualité et de grande tradition : tissus de soie, broderies, objets en bois sculptés (lutrins sophistiqués taillés dans un seul morceau de bois pouvant s’articuler en plusieurs positions, porte plumes décorés de motifs artistiques), tapis, vêtements, bijoux, céramiques, objets en cuivre, couteaux, instruments de musique et j’en oublie.
Marchés

Les marchés en Ouzbékistan n’échappent pas à la règle : ce sont traditionnellement des lieux d’échanges sociaux et économiques de tout premier plan. Toute la diversité et la richesse de la production agricole y est étalée. S’y ajoutent les épices, le pain, une large gamme de produits laitiers ainsi que des produits manufacturés, vêtements et chaussures. La plupart des marchés sont couverts mais ouverts sur les côtés – précaution indispensable pour offrir une protection du soleil impitoyable en été et de la neige en hiver. Au cours de notre voyage, nous avons aussi mis les pieds dans des marchés plutôt insolites : marché aux bestiaux près de Khiva et le marché des bijoutiers et vendeurs d’or à Boukhara. Partout nous étions bien accueillis alors que manifestement notre curiosité de touristes armés d’appareils photos pas discrets ne faisaient pas de nous des clients intéressants. Fièrement les paysans qui offraient leur marchandise se sont laissés prendre en photo, la moisson de portraits fut considérable. Parfois les rôles furent inversés. Ainsi nous devons figurer sur pas mal de clichés captés sur les téléphones portables de personnes rencontrées dans la rue qui nous ont témoigné la même curiosité que nous à leur égard. Cette réciprocité nous a bien plu, il n’y a pas de raison que la saisie d’images de personnes soit en sens unique.
Forteresses du désert, la steppe et les Kazakhs

En traversant le large Amou Daria au Nord d’Ourgentch sur un pont flottant aventureux, on pénètre dans le désert du Kyzyl Koum, mot qui signifie sable rouge. Cette région qui fait partie de la république autonome du Karalpakstan était autrefois fertile – on dit que c’est ici que l’homme a commencé la culture de la vigne. Sa position stratégique entre désert et zones cultivées et est soulignée par un ensemble de fortifications remontant au début de notre ère et qui dominent les collines. Même si ces constructions de briques et de pisé sont aujourd’hui largement revenus à leur état d’origine, à savoir la terre, leur situation et leur étendue sont impressionnantes. Au-delà, commence le désert. Nous nous sommes dirigés en direction du Nord-Est vers la chaîne du Serafshan. Comme la pluie était tombée peu avant notre passage, nous avons eu droit à un spectacle impressionnant : des fleurs blanches, jaunes et mauves se montrant en abondance. Il faut aussi mentionner une faune inattendue. Dans les airs de grands rapaces, au sol des tortues et lézards sans parler des varans, genre de dragon préhistorique pouvant atteindre jusqu’à 2 mètres de long ! Pour les repérer, Davron, notre guide, a montré ses qualités de fin observateur : alors que notre bus avançait sur la bande d’asphalte, il a aperçu une de ses bêtes étonnantes qui peuvent faire peur si on ne sait pas qu’elles sont inoffensives pour l’homme. Quand nous nous sommes approchés d’elle, elle s’est réfugiée sous un arbuste, visiblement stressée par ce contact avec des humains.
Plus au nord, en pleine steppe, il y a des villages construits à l’ère soviétique dans lesquels on a regroupé des nomades kazakhs pour les sédentariser. Apparemment, l’expérience ne fut pas un succès puisque après l’indépendance, nombre de kazakhs ont suivi l’appel du Kazakhstan voisin qui offrait à ces populations des conditions alléchantes pour s’installer de l’autre côté de la frontière, Or, avec la crise ces familles éprouvent aujourd’hui beaucoup de difficultés à rembourser les prêts consentis. Pendant ce temps, leurs anciennes maisons en Ouzbékistan sont tombées en ruine, donnant aux agglomérations des aspects de villages fantômes, résultat d’une triste stratégie où les acteurs sont perdants-perdants. Toutefois notre rencontre plus directe avec les Kazakhs fut très positive. En effet, nous avons rejoint une famille qui partage sa vie entre une activité commerciale dans un petit village, station sur la ligne ferroviaire reliant des mines au Nord du pays au Centre, et l’activité de fermiers à la campagne combinée avec l’accueil de touristes. Près de leur ferme qui se compose d’un petit bâtiment et de plusieurs enclos et étables pour les chèvres, moutons, vaches, chevaux et chameaux, l’agence de tourisme Légende de Samarkand entretient une yourte pour y héberger pour une nuit des touristes et leur donner l’occasion de rencontrer la population kazakh. Comme dans une mosquée, on enlève les chaussures avant de pénétrer à l’intérieur de la yourte. Le sol est couvert de tapis sur lesquels sont disposés des coussins entourant une table basse. Pour prendre le traditionnel tchai vert, à la fois chaud et désaltérant, on s’installe par terre. Pour régler l’apport d’air frais sous la yourte, on peut remonter ou rabattre une partie du tissu de feutre qui couvre la structure. C’est lors de cette étape que Davron s’est transformé en cuisinier fin en nous préparant un magnifique ragoût de légumes rehaussé de morceaux de viande qu’il a fait mijoter pendant des heures dans un wok sur un feu de bois – tout simplement délicieux.
A propos de cuisine : nous avons bien mangé tout au long de notre séjour. Petits déjeuners délicieux avec le pain frais (« non »), parfois de crêpes. Au repas, crudités avec saucisses, œufs durs et différentes variétés de yaourts en entrée, le traditionnel plov (base de riz), brochettes, ragoûts des légumes, raviolis fins en plat principal, fruits au dessert, parfois un gâteau. Généralement nous avons bien supporté la cuisine y compris les légumes crus. A l’apéritif on nous servait parfois de la vodka ou du “vin”, un breuvage qui ressemble au porto, pendant le repas nous pouvions boire de la bière, du Coca, de l’eau et toujours du thé vert à volonté.
En route pour le Centre
L’étape suivante sur notre itinéraire fut Nourata, une ville qui se targue de conserver en sa citadelle les restes d’un camp militaire d’Alexandre le Grand et qui comporte également une source sacrée ce qui fait d’elle un lieu de pèlerinage réputé. Le tourisme n’y est pas encore bien développé (heureusement), nous avons dormi chez l’habitant, dans la maison entourée d’un très beau jardin qui appartenait à la directrice du bureau de poste de la ville. La salle dans laquelle nous dormions sur des tapis et matelas par terre fut d’une grande propreté, et cerise sur le gâteau, nous avons pu bénéficier d’un hammam au fond du jardin, plus agréable et efficace que bien de douches à filet d’eau chaude incertain rencontrées ailleurs. Dans les environs de Nourata il y a de célèbres carrières de marbre, nous avons jeté un coup d’œil dans l’une d’elles. Devant l’usine était garé un camion qui a dû commencer son service il y a bien longtemps, en pleine période soviétique. A l’intérieur, la surprise de trouver des machines à découper la pierre dernier cri, Made in Italy (Carrare). Les ouvriers nous ont réservé un accueil sympathique. Les carrières de marbre n’occupent cependant qu’une surface limitée. C’est le paysage environnant – de hauts plateaux et des collines vertes légèrement ondulées qui nous ont particulièrement charmés. Imaginez à perte de vue un tapis vert couvert de coquelicots sauvages. De toute évidence ce magnifique spectacle printanier a inspiré la population. On rencontrait très fréquemment des groupes de personnes visiblement heureux de ce superbe spectacle, assis par terre en pique-niquant ou tout simplement en se donnant du bon temps. A proximité de la ville nous avons pu découvrir un système d’irrigation très ancien par puits verticaux distants de quelques dizaines de mètres et reliés entre eux par des galeries à environ 6 m de profondeur, drainant l’eau de la montagne vers la vallée.
De Nourata, nous avons fait également une excursion vers le lac Ayderkul. Ce lac en pleine steppe est immense, il s’étend sur plus de 100 km. Ce qui est remarquable, c’est que son niveau ne cesse d’augmenter à la différence de la Mer d’Aral. Les bords de ce lac sont très sauvages, il y a peu de routes qui y mènent. Le guide nous a dit qu’il y avait quelques villas de super riches de Tachkent, mais l’aménagement du lac ne semble être qu’à ses débuts. En bout de piste au bord du lac nous sommes tombés sur une très modeste cabane, lieu de rencontre de pêcheurs. Une demi-douzaine de gars solides vaquant à la pêche nous y accueillirent avec la chaleur propre aux ouzbeks. Alors que Romain faisait avec l’un d’entre eux un tour en barque sur les eaux assez agitées, je n’ai pas pu résister à prendre un bain rafraîchissant. Avant de quitter la zone de montagnes pour la plaine nous nous sommes arrêtés près d’un des nombreux sites où depuis des temps immémoriaux des hommes ont gravé dans le rocher noir les images représentant des chameaux, chèvres, bouquetins, chevaux, mais aussi des chasseurs (pétroglyphes). Au bord de la route, nous fûmes témoin d’une scène d’apparence banale : une voiture vétuste du type Moskvitch à laquelle le conducteur était en train de changer une des roues arrière. Rien de particulier, me direz-vous. Bon, l’état général des grandes routes n’est pas si mauvais que cela, les pannes de pneumatiques que nous avons observées n’étaient pas fréquentes. Par contre, ce qui a dépassé notre imagination, ce fut la cargaison de la voiture (modèle tourisme, 4 portes avec galerie sur le toit) : figurez-vous que son propriétaire avait chargé pas moins de 28 chèvres et moutons dans sa bagnole ! Il revenait du marché où il avait acheté le troupeau dans l’intention de le faire engraisser et de le revendre ultérieurement avec profit. En ces temps de crise, les Ouzbeks ont bien compris que l’argent était peut-être plus sûrement investi dans le bétail que sur un compte en banque. D’ailleurs, le mot « pécule », ne vient-il pas du mot latin pécus qui signifie bétail ?
Boukhara

Sur la route de Boukhara nous avons vu les restes d’un ancien caravansérail et d’un remarquable puits couvert situé autrefois en plein désert, aujourd’hui aux portes de la ville de Navoyi. Nous avions rejoint ici la branche Nord de la Route de la Soie reliant notamment Samarkand à Boukhara et Khiva. Les étapes étaient distantes de 40 km environ que les caravanes couvraient la nuit pour échapper aux grandes chaleurs. J’en profite pour dire un mot à propos du cllimat. On a du mal à imaginer qu’en hiver les températures dans le désert descendent à -10° , parfois bien au-delà, alors qu’en été le thermomètre dépasse largement les 40°. Pendant notre voyage, la température moyenne en journée se situait au delà de 30°, atténuée seulement un peu en altitude. Samarkand qui est situé à 700m bénéficie à cet égard d’une situation privilégiée.
Notre hôtel à Boukhara était situé dans l’ancien quartier juif dans la vieille ville à deux pas de la place Liab-i-Haouz, endroit frais aménagé autour d’un bassin, très agréable pour passer un moment de détente à l’ombre de vieux mûriers. L’endroit est aussi très recherché par les touristes indigènes qui adorent se prendre en photo devant la statue de Nasreddine, héros populaire, genre de Schweijk ouzbek. Disons-le, le vieux Boukhara nous a emballés énormément : propre, peu de circulation automobile, invitant à la balade d’un monument à l’autre, d’anciens caravansérails avec leurs boutiques d’artisanat, aux medersas et mosquées jusqu’au Reghistan et la forteresse. Je vous fais grâce d’une description détaillée de ces monuments, il suffit pour cela de consulter un guide – celui que nous avons préféré a paru dans la série Olizane/Découverte. Par ailleurs, des photos des monuments qui nous ont les plus impressionnés se retrouveront sur www.suivezmonregard.net . Ajoutons une curiosité, à savoir le palais d’été du dernier Emir de Boukhara, construit par les Russes en 1911. Il s’agit d’un curieux mélange de styles et de genres qui traduit en quelque sorte dans l’architecture le clash des civilisations qui se profilait ici au début du vingtième siècle : l’Emir se délectait à regarder du haut de son balcon ses nombreuses femmes se débattre nues dans le beau bassin à ses pieds avant de lancer une pomme à l’élue du moment. Pendant ce temps grondait la Révolution russe, et quelques années plus tard, les bolcheviques ont balayé l’Emir en forçant Boukhara et ses habitants à entrer dans la modernité.
Chakhrisabz et séjour à la montagne
Sur la route de Chakhrisabz, Davron a fait arrêter notre bus en pleine campagne près d’une ferme pour nous faire découvrir une activité caractéristique de l’Ouzbékistan, je veux parler de l’élevage de vers à soie. Nous fûmes conduits dans une cabane au fond de la ferme rempli de paille dans laquelle on distinguait plein de points blancs. A y regarder de plus près on distinguait les chenilles et les cocons. De l’autre côté de la route s’étendaient des champs de coton avec en toile de fond des montagnes enneigées, les deniers contreforts des chaînes du Zéravchan dans le prolongement du Pamir. Coulisse fascinante. Puis vint la ville de Chakhrisabz, ville d’origine de Tamerlan (1336 – 1405), le plus grand conquérant de l’Asie. Les restes de son Palais, un portail de 40 m de hauteur, donnent une idée de la dimension extraordinaire et de la splendeur du complexe d’origine. Aujourd’hui ce lieu continue à exercer une fascination particulière, il attire la population qui continue à rendre hommage au plus grand homme de son histoire. Les couples de jeunes mariés se relaient devant la statue de Timur pour se faire photographier ici. Nous y avons aussi rencontré beaucoup de jeunes écoliers en excursion scolaire à l’approche des vacances. Avant de continuer notre route vers le Nord, nous avons visité deux ensembles de mosquées et la crypte sobre que Timur s’était destinée mais dans laquelle finalement il n’a pas été enterré (voir Samarkand).

J’ai cherché en vain sur notre carte (world mapping project « Asie Centrale », 1 :1,700.000 – par ailleurs très bonne) le village d’Ayakchi dans les montagnes du Zeravchan entre Chakhrisabz et Samarkand, prochaine étape de notre périple. Un nouveau paysage : une vallée verte et fertile encadrée par de hautes montagnes. La ferme où nous passerons deux nuits comporte trois grandes pièces et une terrasse couverte où nous prenons les repas face à la montagne. Sur un côté se trouvent des bâtiments qui abritent le four (la cuisine) et les étables. De l’autre côté, dissimulée sous un arbre, la cabane avec le « petit coin ». La seule prise d’eau se situe devant la terrasse sous forme d’un récipient qui dispense l’eau au compte gouttes. Les bouteilles d’eau minérale que nous avions emportées avec nous, nous furent donc bien utiles. Dans cet univers à la fois simple et grandiose, l’élément humain, la grande gentillesse de nos hôtes, nous a une fois de plus, apporté beaucoup de bonheur. Il faut imaginer une famille avec quatre enfants dont Timur, le plus jeune de 9 ans nous a servi de guide lors d’une promenade dans la montagne. Petit, mais déjà d’une stature de lutteur kazakh, il nous a conduits à travers les chemins et pâturages en faisant attention que nous le suivions bien. Djamila, sa sœur de 13 ans nous a conduit le lendemain sur des chemins plus haut dans la montagne. Je n’oublierai jamais sa grâce et son insouciance juvénile. Sa sœur et son frère aînés étaient pendant ce temps absorbés par les travaux à la ferme. Sans aucun doute, leur vie est très dure. La maman ne peut s’accorder que quelques heures de sommeil – entre minuit et les premières lueurs du jour – sa vie est un enchaînement de travaux : traire les vaches, pétrir et faire le pain au four, s’occuper des repas, balayer la cour et ainsi de suite. Son mari n’est pas inactif non plus : il ne passe pas son temps en tchaikhana à discuter entre hommes comme cela semble être souvent le cas dans la plaine, mais s’occupe du fourrage, des travaux dans les champs et autour de la maison. Le matin du deuxième jour à Ayakchi fut consacré à une marche qui aurait dû nous mener jusqu’au lac Boukhara plus haut dans la montagne. Manque de chance, une rivière en crue, enjambée seulement par deux faibles branches d’arbres nous ont découragés à nous engager sur la route y menant au fond de la vallée. Après avoir été stoppés par un terrain très escarpé sur l’autre rive, nous avons finalement rebroussé chemin sans atteindre le but proposé. Finalement nous n’avons pas eu à regretter choix puisque dans le fond de la vallée nous sommes tombés sur un groupe de joyeux pique-niqueurs dont nous avions déjà observé avec étonnement la progression sur le chemin aller : en effet, bien au-delà de toute piste carrossable digne de ce nom, la joyeuse compagnie faisait avancer à force de grands hués un bus des plus pittoresques, bosselé et usé jusqu’à la corde, mais avançant gaillardement en cahotant, pétaradant et en dégageant un terrible nuage de fumée noire. Le groupe composé d’une quinzaine d’hommes était parti de Chakhrisabz pour s’offrir une journée de détente dans la nature. Sur la prairie près de la rivière ils avaient déployé une bâche autour de la quelle tout le monde était installé dans la bonne humeur. A notre arrivée, nous devions leur faire l’impression d’être des martiens, tellement les touristes étrangers sont rares ici. Nous fûmes accueillis avec d’autant plus de chaleur. Les bouteilles de vodka furent ouvertes et nous devions trinquer ensemble. Des photos ont été prises réciproquement avant que nous retournions à la ferme. Dans l’après-midi, la marche avec Djamila et Davron nous a menés vers un lieu sacré en altitude : un groupe de platanes plusieurs fois centenaires protégeant une source. Non loin de là, nous fîmes une autre rencontre mémorable, celle d’un jeune berger de 81 ans, plein de vitalité, riant, malicieux, superbe barbe blanche. C’est ainsi qu’on nomme en Ouzbékistan les hommes âgés auxquels tout le monde montre du respect pour leur prétendue sagesse (personnellement, je ne trouve rien à redire à cette façon de considérer « les vieux »). Le lendemain matin, nous devions prendre congé de ce beau monde protégé par les montagnes. Avant de quitter définitivement la vallée, nous nous sommes arrêtés près d’une école pour assister à l’arrivée des écoliers le dernier jour de l’année scolaire (le 25 mai). Nous fûmes admis sans problèmes à l’intérieur du bâtiment où les plus grands élèves entouraient les jeunes. Tous étaient endimanchés, souriants, agitant des fleurs et arborant des écharpes avec des textes en lettres cyrilliques, notamment les lauréats de la dernière année. Nous avons salué les jeunes, essayé d’engager la conversation par-ci, par-là, et pris plein de photos.
Samarkand et environs

Les quatre dernières nuits de notre voyage, nous les avons passées à Samarkand, la deuxième ville du pays avec 700.000 habitants. Sa réputation comme ville d’art et d’histoire n’est plus à faire, tant le nombre de monuments exceptionnels est important. Parmi les sites les plus impressionnants, citons la place Reghistan bordée sur trois côtés de médersas couvertes de mosaïques aux coupoles de faïences d’un bleu-vert magique, la nécropole bien conservée et très variée, richement décorée des mausolées des Timourides, les restes de l’immense mosquée Bibi Khanoum, l’observatoire astronomique d’Ouloug Beg, le petit fils « raté » de Timur – au lieu de devenir un grand chef guerrier comme son grand père, il est devenu un des plus grands scientifiques de son époque, caractère pacifique qu’il a d’ailleurs payé de sa vie… A cette énumération élémentaire, il faut sans aucun doute ajouter le site d’Afrasiab, la ville antique, et le riche musée d’Etat, actuellement en état de réaménagement, dont les collections recèlent autant de témoignages de l’antiquité que d’excellents exemples de l’artisanat traditionnel. Quant à l’atmosphère de la ville, nous l’avions trouvée moins intime que celle de Boukhara. Aussi le fait d’avoir des canalisations d’eaux usées à ciel ouvert dans les rues du quartier de notre hôtel ne nous a pas singulièrement « mis en appétit ». Certes, nous ne connaissons pas suffisamment les autres quartiers de la ville, ni l’état des installations sanitaires dans d’autres villes pour nous permettre un jugement fondé, mais l’impression subjective en a souffert. L’hôtel-musée appartenant à l’agence Légende de Samarkand dans lequel nous logions ne manquait pas d’originalité. Il s’agit d’une vaste propriété à deux étages, ayant appartenu autrefois à une famille juive, groupée autour d’une grande cour rectangulaire ombragée par d’énormes mûriers. Deux ivans offrent un cadre agréable pour y passer un moment de détente et pour y prendre les repas servis par un personnel attentif. Les murs extérieurs sont couverts d’antiquités, les chambres, de qualité et de décoration un peu inégale, méritent le qualificatif de « romantiques »
Le programme de visites très serré jusque-là a commencé à être un peu moins serré – enfin, dirais-je. Soyons clairs, je ne veux pas être ingrat envers notre guide qui nous a fait découvrir tant de choses lors de ce voyage, même non inscrites noir sur blanc dans le programme. Probablement l’idée de vouloir voir les principaux sites du pays et quelques endroits moins connus mais tout aussi gratifiants en deux semaines est très/trop ambitieuse. Notre groupe avait du mal à concilier le besoin de disposer du temps nécessaire à la prise de vues et la démarche du guide qui avait tellement d’explications à nous donner. Nos oreilles résonnent encore des mots « schnell, schnell » de Davron, qui avec son sens de l’humour bien à lui était soucieux de faire avancer son petit troupeau alors que nous, brebis perdus dans la nature, cherchions à fixer nos impressions avec nos appareils (sur les aspects purement techniques, photographiques du voyage, il y aura un article séparé dans mon blog). Le fait est que deux après-midi « libres » étaient les bienvenus pour faire quelques balades, seuls dans la ville et les derniers achats avant le retour. La veille du départ, une dernière excursion nous a menés à Urgut, ville à une trentaine de kilomètres à l’Est de Samarkand, tout près de la frontière tadjike, située dans un impressionnant paysage de montagnes aux sommets enneigés. Nous devions déchanter de voir le marché hebdomadaire réputé – il fut supprimé ce jeudi là par l’autorité locale pour cause de travail aux champs de coton, manifestement une « bonne » habitude gardée de l’ère soviétique. Au contraire, cela ne nous a pas empêchés de visiter un grand sanctuaire de sources émergeant sous un groupe de platanes centenaires (encore un) ainsi que les restes d’un temple bouddhique datant d’avant la conquête arabe. C’est ainsi que s’est terminé notre programme de visite proprement dit. Le lendemain, après avoir parcouru les presque 300 km qui nous séparaient de Tachkent, nous préférions garder nos forces, déjà entamés par un méchant refroidissement (Nicole et moi), pour le vol retour dans l’après-midi au lieu de faire encore une visite de la capitale. Alors que nos amis Romain et Marie-Josée sont rentrés “indemnes”, Nicole et moi avons été condamnés à prendre des antibios pendant un long moment. Le bon côté de la chose: j’ai pu mettre à profit le temps passé à la maison pour publier ce récit et pour commencer à trier les photos….
Conclusion
Le lecteur qui a eu l’endurance de lire en détail tout ce qui a précédé se doute que nous tirons un bilan extrêmement positif de ce voyage. Cette initiation à une région du monde véritable carrefour géopolitique et culturel nous a ouvert les yeux, et avouons-le donné envie d’approfondir un jour la connaissance de ce pays et de ses voisins, notamment le Tadjikistan et le Kirghizistan, Inch’ Allah !