Le projet
Depuis des années la Nouvelle-Zélande représente pour Nicole et moi une destination de rêve. Le désir de découvrir un jour ce pays a été alimenté notamment par les récits et témoignages d’amis photographes, comme Gérard Desroches, par des lectures et une conférence de la série « Connaissance du Monde ». Vu la situation du pays aux antipodes. il était clair que ce voyage nécessiterait un budget temps important. Nous l’avons donc classé parmi les projets à réaliser « une fois à la retraite ». L’expérience du Chili en 2006 aidant, nous nous sommes mis ensuite à concevoir notre périple, et les idées sont venues tout naturellement. Pour éviter de faire le voyage en avion de plus de 30 heures d’une seule traite, nous avons commencé à réfléchir à des escales possibles. De fil en aiguille, un Tour du Monde s’est dessiné devant nos yeux avec la Nouvelle-Zélande comme le but principal et comme étapes le Caire et Bali à l’aller, les îles Hawaii sur le chemin du retour, un billet « round the world » avec Star Alliance nous offrant ces options.
Première étape : le Caire
Nous voulions saisir l’occasion pour rendre visite à notre jeune amie traductrice, Madiha, et connaître en même temps un nouvel aspect de l’Egypte, pays avec lequel nous avions fait connaissance il y a une dizaine d’années lors d’un voyage inoubliable à Luxor et Assouan avec Elisa et quelques amis du photo-club. Ville tentaculaire – avec une quinzaine de millions d’habitants, elle compte parmi les agglomérations les plus grandes du globe – le Caire n’est pas vraiment une ville « facile ». Mais malgré la pollution et le bruit, la destination est fascinante. Cela tient autant à sa situation au bord du majestueux fleuve, qu’à son riche passé, aux trésors d’art inestimables que renferment ses musées, au dépaysement et aux charmes de l’Orient, à son climat favorable (du moins en cette saison où l’Européen moyen a intérêt de changer la grisaille de ses contrées contre un ciel immaculé et une température estivale qui règne au bord du Nil).
Mercredi 6 novembre
Le voyage via Francfort fut sans problèmes. Arrivés à l’aéroport du Caire, Shérif, le chauffeur « de famille » de Madiha nous attendait avec une pancarte portant notre nom. Un large sourire remplace les conversations rendues impossibles à cause de la barrière linguistique. Petite surprise, ce n’est pas dans sa voiture – un de ces innombrables taxis noirs et blanc, vétustes et attachants du Caire - qu’on va faire le trajet jusqu’à l’hôtel, mais dans celle d’un confrère qui jonglera avec maestria pour frayer son chemin à travers la circulation dantesque de la ville. Les voitures fusent de partout. Chacun affirme sa présence haut et fort à force de coups de klaxon. Ceci pour avertir qu’on veut dépasser, ou pour manifester son mécontentement avec la conduite d’un autre automobiliste. Le concert qui en résulte est assourdissant et l’art suprême des conducteurs consiste à se rapprocher le plus possible des autres sans jamais les frôler voire les toucher. Les piétons qui se lancent avec témérité dans la bataille quand ils souhaitent traverser un boulevard semblent appliquer les mêmes règles que les conducteurs des voitures et bus. Seuls les mini-bus ou taxis collectifs font montre d’une impertinence particulière à la limite de l’agressivité. Mais finalement chacun respecte l’autre, ainsi va la vie dans les rues du Caire.
Nous nous installons à l’hôtel Shepheard sur la corniche du Nil, un endroit lourd d’histoire puisque c’est ici même que Bonaparte avait établi son quartier général au Caire. Depuis, les temps ont bien changé puisque l’Empire britannique – du moins un de ses éminents représentants, Lord Shepheard – s’est emparé de la place comme du pays par la suite. Aujourd’hui cet hôtel dont la dernière mouture remonte aux années 1950 fait un peu pâle figure à côté des tours des Sheraton, Marriott, Four Seasons, Intercontinental et j’en passe, que l’on trouve vdans le même secteur au bord du fleuve. Dans un sens cela fait aussi son charme. Les salles de rerstaurant et de réception qui toutes donnent sur la Nil sont de toute beauté. Nous n’avons pas pu obtenir une chambre sur le Nil, même contre supplément, tout simplement parce que l’hôtel est constamment rempli. Le flux de touristes qui se déverse sur le Caire est étonnant. De toute évidence l’attrait qu’exerce l’Egypte est intact malgré les quelques attentats qui ont eu lieu dans le passé. Aujourd’hui les efforts de sécurisation déployés par l’Etat sont visibles partout, la police touristique et l’armée sont postées aux endroits stratégiques : hôtels, ambassades, musées etc. Quant à l’efficacité d’un tel déploiement, je n’en ai aucune idée, en tous cas cela peut tranquiliser (?) les gens.
Nous terminons notre première soirée au Caire par une invitation somptueuse chez notre amie Mahdiha et sa maman dans leur appartement à Gizah (Gizeh). Ils habitent au cinquième étage d’un grand immeuble dans un quartier très vivant. Leur appartement est vaste et déborde de meubles et objets anciens, une impressionante accumulation de souvenirs de famille. L’accueil est on ne peut plus chaleureux. La maman de Madiha parle un italien impeccable appris à l’école au Caire. Elle a dû passer toute la journée à la cuisine à mijoter des plats typiquement égyptiens pour nous. Le résultat est remarquable et nous rend confus à la fois : grande variété de mezzés, viandes rôties, légumes, fruits et desserts. Heureusement que Shérif est là à nouveau pour nous conduire à l’hôtel où nous trouvons rapidement le sommeil du juste.
Jeudi 7 à dimanche 11 novembre
Notre programme cairote commence par la visite de quelques uns des plus grands sites archéologiques d’Egypte, Saquarrah et Gizeh, mondialement célèbres par les pyramides qui recouvrent les tombeaux des pharaons des premières dynasties et de certains membres de leur famille. Shérif vient nous chercher à l’hôtel et l’aventure commence : les boulevards sont congestionnés, on circule au pas si on n’est pas à l’arrêt, et on devrait arrêter de respirer, tellement l’air ou ce qui en reste est pollué. Notre route longe un canal du Nil qui relie la capitale à Saquarrah. La plaine est riche de cultures de palmiers, d’agrumes, de grands champs de légumes. De petits villages s’égrènent le long du canal, on y observe la vie laborieuse des paysans occupés dans les champs avec leurs bêtes, fournissant leurs produits aux marchés locaux. Un seul bémol de taille dérange l’image qui pourrait être idyllique : c’est l’extrême pauvreté des gens qui se traduit par un manque absolu d’hygiène. Les déchets en tous genres sont simplement jetés devant la porte des maisons et pire encore, directement dans le canal qui est transformé en cloaque. Quel spectacle attristant ! Et pourtant, on pompe l’eau du canal pour irrguer les champs avec – à voir la belle apparence des fruits et légumes, il faut croire que ce type d’engrais ne manque pas d’efficacité.
Arrivés à Saquarrah, nous devons nous familiariser à nouveau avec les us et coutumes locales : prendre son ticket, plus précisément ses tickets à l’entrée qui peut être éloigné du point de contrôle. Souvent il faut payer une entrée supplémentaire pour accéder à certains endroits particuliers du champs de fouille comme des tombeaux. Et évidemment il y a toujours un gentil gardien prêt à vous y conduire et à commenter les lieux moyennant l’inévitable bakshisch. Parfois c’est bien utile, parfois c’est énervant. Mais peut-on leur en vouloir pour cela? Ils gagnent des salaires de misère et ont souvent de nombreuses bouches à nourrir. Le site lui-même est à lahauteur de ses promesses : pyramide à degrés, temple, mastabas (tombeaux) richement décorés de reliefs les plus fins illustrant à la perfection la vie de l’Egypte pharaonique. Nous nous trouvons en bordure du plateau désertique qui surplombe la fertile vallée du Nil. Les pharaons ont choisi cette bande de terrain qui s’étend sur deux douzaines de kilomètres entre l’ancienne capitale Memphis et Gizeh pour y ériger leurs nécropoles. Plus on avance du Sud vers le Nord, plus la technique des constructions se perfectionne. D’une pyramide asymétrique à Dachour qui est carrément considéré comme un ratage de l’architecte qui a du rectifier l’angle des parois en cours de construction, on passe à la perfection la plus absolue de la pyramide de Khéops, appelée aussi la Grande Pyramide, la seule des Sept merveilles du monde qui nous soit parvenue quasiment intacte au fil des 5000 ans de son existence! L’état égyptien se fait royalement payer le droit d’accès à cette pyramide, mais je crois que cela en vaut la peine. Par d’étroits couloirs en forte pente on arrive jusqu’à la chambre qui avait contenu le sarcophage de la momie du pharaon. Le plus impressionnant est de voir la précision avec la quelle a été construite la voûte au dessus de ces couloirs. Elle est haute d’une bonne quinzaine de mètres et les blocs de pierre calcaire sont tellement bien assemblés qu’aucune aspérité, aucune faille n’est visible. C’est fabuleux quand on se rend compte qu’on se trouve bien « au ventre » de la pyramide et que des millions de cube de pierre se trouvent assemblés au dessus de notre tête, posées avec une précision inouïe. Adossé à la pyramide de Khépos se trouve un bâtiment moderne dont la présence à cet endroit mythique peut irriter. Attention, si vous passez à côté sans y entrer, vous passez à côté d’une des plus grandes curiosités de l’endroit. En effet, ce bâtiment qui a des allures d’immense hangar abrite la barque solaire du pharaon Khéops. Elle ne fut découverte qu’en 1954 lors de fouilles au pied de la pyramide. Cachée dans une fosse profonde, couverte par des blocs de rochers impressionants, ce bâteau mythologique en bois de cèdre mesure plus de 40 mètres de long et 5 m de haut. Sa proue d’une élégance tout “art déco” - un style qui remonte à 2500 ans avant J.C! - mesure 7 mètres de haut. C’est, on ne peut plus impressionnant. En sortant, n’oublions pas de faire nos honneurs au Sphynx qui monte la garde devant la pyramide de Khéops. Et pour finir un tuyau pour les photographes, si vous voulez voir le Sphynx bien éclairé, il faut s’y présenter le matin. L’après midi le contre-jour violent vous prive de le voir bien dans tous les détails.
Après ce choc de culture, la soirée fut placée sous le signe de la détente. Avec Madiha et sa maman nous nous sommes installés à bord du Pharaonis, un immense bâteau-mouche, pour nous laisser gâter par un repas egyptien de bonne facture agrémenté par des spectacles de chants, de danse du ventre, eh oui, et d’un derviche tourneur, genre laïque, remarquable acrobate. spectacle très impressionnant5 ,très graphioque à vous donner le tournis! Une bonne promenade le long des quais nous a ramenés ensuite au Shepheard, ce qui nous a permis de gôuter de la douceur du climat : pas besoin de mettre un en novembre…
Vendredi nous continuons sur notre lancée « culturelle » en passant plusieurs heures dans le Musée égyptien, le must de tous les épyptologues, un des musées les plus réputés au monde. Le bâtiment créé par un architecte français il y a plus de cent ans et regorge d’objets les plus beaux. Je n’en ferai pas l’inventaire. Rappelons seulement que rien que le fabuleux trésor de Tut Anch-Amon occupe une vingtaine se salles ! Comme la place manque cruellement pour mettre en valeur les objets qui le méritent, un nouveau musée répondant aux exigences d’aujourd’hui devrait ouvrir au Caire d’ici un an ou deux. En fin d’après-midi, nous avons changé radicalement de perspective en suivant Madiha dans le quartier islamique. Tout comme à Damas, on commence à restaurer quelques-unes des maisons les plus belles qui remontent au 17 ème siècle et à la période ottomane. L’architecture de ces maisons qui ont souvent appartenu à un riche commerçant ou à un médecin célèbre, est tout à fait remarquable. Le plafond des pièces de réception est très haut et couvert de bois de cèdre, les pièces sont aérées par des fenêtres grillagées en bois (moucharabiyés), le dédale des couloirs et accès à la terrasse est conçu astucieusement de sorte que l’air circule parfaitement dans la maison. L’un des édifices visités héberge aujourd’hui une école d’oud, dans l’autre le rez de chaussée est occupé par une boutique originale qui propose des souvenirs modernes (textiles, verres) de bon goût. Ensuite la curiosité pousse Nicole à explorer la grande mosquée Touloum – contre un petit bakschisch le gardien nous la fait visiter. Une grande cour entourée d’arcades, une belle fontaine dans un coin et la large salle de prière à plusieurs travées, sans décoration inutile la composent.La promenade nocturne se poursuit dans le souk Khan Khalil, un des quartiers les plus caractéristiques du Vieux Caire où l’écrivain et prix Nobel Naguib Mahfouz avait ses habitudes. Et c’est à sa table dans un café littéraire que nous savourons un repas égyptien soigné. Ensuite nous prenons un dernier verre dans un café original en plein souk embaumé par les odeurs douceâtres du nargileh et peuplé par une faune bariolée.
Samedi, Madiha a pu se libérer toute la journée pour nous montrer « son » Caire authentique », à commencer par le quartier copte au sud de la ville. Pour nous y rendre, nous empruntons le metro. Le réseau n’est pas très étendu, mais là où il existe, il représente un moyen de locomotion fort pratique. Il a dû être livré par la France, tellement la similitude avec le métro parisien est grand – cela va du type de voitures jusqu’au format des tickets. Petit plus pour le Caire : les femmes avec ou sans voile peuvent voyager entre elles dans les deux premiers wagons. Le musée copte fut pour nous une grande révélation. Installé dans une riche demeure du 19e siècle qui s’adosse aux fortifications romaines, le musée conserve des témoignages de cette toute première communauté chrétienne installé en Egypte à partir du 3ème siècle. Dans les pierres (stèles, éléments d’architecture) la transition glissante entre monde antique et chrétien est très sensible. Parfois on utilise les mêmes symboles (les grappes de raisin de Bacchus deviennent ceux des chrétiens) parfois les dieux de l’au-delà de l’ancienne Egypte veillent encore sur les dépouilles des premiers chrétiens. Une grande particularité de l’art copte sont les tissages tout en finesse et avec des couleurs remarquables, utilisés comme bandelettes pour les momies. Je passe sur l’église « suspendue » de la sainte Vierge très ancienne et très vénérée par les coptes, pour mentionner la synagogue qui se trouve dans le même quartier. Un bâtiment bien conservé que l’on peut visiter et qui coexiste en paix avec son voisinage chrétien et arabe.
Pour terminer notre soirée au Caire, Madiha nous emmène dans un grand jardin public de la ville, parc créé par la fondation de l’Aga Kahn. Il se situe à l’est du noyau de la ville arabe près de la citadelle et représente un vrai havre de paix où les Cairotes viennent en nombre respirer un air non pollué.
Dimanche et lundi: nous prenons le « turbini », un train rapide, genre TGV égyptien qui relie le Caire à Alexandrie à 100 km/h de moyenne. Après avoir franchi la ceinture pauvre de la ville, on voit défiler avec bonheur la campagne du délta, plate et fertile avant de s’approcher de l’agglomération d’Alexandrie, une ville qui s’étant aujourd’hui sur plus de 50 km le long de la côte et qui compte environ 5 millions d’habitants. C’est dire que le trafic que nous avons rencontré sur la fameuse corniche de la mer est presque aussi dense qu’au Caire ! Dommage puisque nous comptions découvrir des restes de l’époque coloniale en flânant dans les rues. Bien entendu, il y a toujours aquelques grandes attractions à voir : le théâtre romain, la colonne de Pompeijus, avec une trentaine de mètres la plus haute d’Egypte, le fort arabe Quatbay qui s’élève sur l’emplacement du fameux phare antique- je signale au passage le bon restaurant grec dans les bâtiments de la capitainerie - , le musée national remarquablement restauré et surtout la fameuse nouvelle bibliothèque Alexandrine à l’architecture hardie qui veut renouer avec la tradition de la légendaire bibliothèque fondée par Alexandre le Grand à laquelle l’Occident doit tant de son savoir.
Mardi : sur le chemin du retour au Caire, à mi-chemin d’Alexandrie et de la capitale, nous visitons trois des plus grands monastères coptes du Wadi Natrun. L’endroit tient son nom des lacs où l’on trouve du natron utilisé depuis toujours pour la momification. C’est en fait une oasis à 30m au dessous du niveau de la mer connue des premiers chrétiens qui s’y sont réfugiés et y ont fondé leurs premiers monastères. Aujourd’hui les activités dans ces monastères connaissent un regain certain. Les moines ont une vie contemplative (à St. Macaire ils se rassemblent à l’église tous les matins de 4h à 6h) et laborieuse (ils s’occupent de plantations d’oliviers et d’agrumes de toute beauté). Autrefois ces monastères étaient le cible d’attaques de bédouins, d’où leur caractère de fortification dans les désert avec des donjons impressionnants et à l’intérieur de quoi tenir un sièges de plusieurs semaines. Après cette dernière découverte nous regagnons le Caire par l’autoroute qui prend fin à Gizeh… C’est là à l’ombre des pyramides impassibles que le cauchemar des embouteillages desespérants commence. Heureusement que notre chère Madiha et sa maman veillent sur nous. Un succulent repas, non un festin avec toutes les spécialités de la fine cuisine égyptienne, nous attend dans leur appartement. Mais déjà l’heure de dire au revoir approche. Nous prenons congé de nos hôtes si hospitaliers et confions notre sort une fois de plus à Mahmoud d’Alexandrie, l’autre chauffeur « de famille » qui nous amène sains et saufs à l’aéroport. Deux heures plus tard, nous sommes dans la première heure de la journée de mercredi 14 novembre, l’avion de la Singapur Airline nous emmène vers une nouvelle destination.